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L’IA, le marché de l’art et la liquidation des savoirs..AI, the art market, and the liquidation of knowledge

Positions..Stances

« Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. 
C'est ainsi que j'éprouve l'état d'être au monde.
»
René Char

 

Ces derniers temps la galerie stimmung s'interroge sur certains usages de l'IA, qui dans le champ étroit du marché de l'art, ressemblent parfois davantage à des artifices de la médiocrité qu'à de l'intelligence. 

Je me permets donc ici une tribune, probablement vaine mais cathartique, contre certains mésusages d'un présent qui lorgne avec vénalité un passé qu'il ne sait respecter.

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Augustin David ©galerie stimmung 




«Chacun porte la forme entière de l’humaine condition.»
Michel de Montaigne

«Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.»
Guy Debord


Il faut cesser de feindre la naïveté : l’irruption actuelle de l’intelligence artificielle générative dans le champ de l’histoire des arts et du marché qui lui est connexe ne relève pas majoritairement de l’expérimentation éclairée, mais d’un opportunisme sans scrupule. Sous les mots creux d’« innovation », de « médiation augmentée » ou de « démocratisation », se déploient des pratiques irresponsables, délétères et souvent indécentes.

D'apparence anodine, un premier symptôme de cette dérive est peut-être l’obsession ridicule pour l’animation des œuvres. Pour exister dans les algorithmes il fallait déjà, depuis peu, accoler l'œuvre à un visage, parfois même à un corps normé. Triste régression. Dorénavant, avec la mobilisation de la vidéo et de l'IA, l’immobile semble devoir simuler un mouvement jusqu’à écœurement. Tout doit s'animer, bouger, cligner des yeux, respirer artificiellement, comme si l’immobilité des choses était devenue insupportable. 
Cette frénésie spectaculaire nie la nature même de l'œuvre, sa matérialité, sa temporalité et sa présence propre, et jusqu'à son silence. Elle transforme des images de l’art en attractions numériques écocidaires, en mauvais spectacle, au prix d’une empreinte écologique massive rarement interrogée, jamais assumée. Des ressources énergétiques sont englouties en gadgets visuels qui ne produisent ni savoir, ni regard, ni compréhension, seulement du flux et de l’oubli.

Mais une dérive beaucoup plus grave et plus inquiétante réside probablement dans la fabrication d’archives inexistantes. Faux documents, fausses images d'archives générées par IA, photographie mutées en films, fausses correspondances et déformations amplifiées s’installent dans l’espace public avec une légèreté sidérante. 
Même signalées, ces productions sèment une confusion durable entre le vrai et le faux. Elles prétendent assouvir un besoin d'illustration en déformant le passé, en en comblant les creux et les mystères. Elles constituent un scandale mémoriel.
Elles trahissent les archives, les faits, les artistes, falsifient les trajectoires et nient les vies vécues. 
Elles insultent aussi le travail des historien.nes fondé sur la responsabilité mémorielle, la critique des sources, la lenteur de toute enquête, l’incertitude assumée. L’archive n’est pas un décor narratif ni un matériau de "storytelling" : c’est la base d'un engagement éthique.

Enfin, l'accélération numérique en cours depuis la crise sanitaire, politique et sociale du covid-19 a trouvé en l'IA une complicité crapuleuse. Alors que la plupart des acteur.ices du marché s'en tenait auparavant à présenter/proposer des œuvres, voilà que maints de ces agents improvisent des "contenus" sans avoir grand chose à dire. Faute de pensée critique personnelle ou de cheminement original construit à partir de savoirs préexistants dûment cités, l’IA leur permet d'alimenter une prolifération de textes creux, standardisés, souvent plagiaires, qui envahissent l’espace du discours par des commentaires sans pensée, des synthèses sans regard, des analyses sans position.
Ces simili-savoirs automatiquement générés sur simple demande vampirisent les travaux existants sans nécessairement les citer -sans même avoir conscience, parfois, que cette matière n'existe que parce que d'autres y ont travaillé consciencieusement. On substitue à l’enquête une illusion de savoir, à la complexité une prose moyenne, à la pensée un flux.
Dans cette masse numérique qui décrédibilise la valeur de la volonté de savoir, sont noyées les voix de celles et ceux qui portent des recherches originales, sensibles, inventives et exigeantes.

Dans tous ces processus, ce sont non seulement nos capacités à nous intéresser, à nous souvenir, mais aussi à nous exprimer qui sont fragilisées.
Beaucoup plus largement, cette fuite en avant nous enferme dans une course technologique insoutenable qui compromet même l’invention de politiques émancipatrices adaptées aux enjeux écologiques et sociétaux.
À l'heure de la résurgence des fascismes, certain.es se rappelleront la formule de Miguel de Unamuno -« ce que le fascisme hait plus que toute autre chose est l'intelligence »- et pourront saisir que si l'adage populaire voit juste, si « l'ignorance des peuples garantit leur soumission », alors ce que le fascisme aime vraiment plus que toute autre chose est l'intelligence artificielle.

Refuser ces mésusages n’est ni technophobe ni passéiste.
C'est une question de responsabilité, c’est affirmer que les récits de l’art -et toute pensée en général- ne peuvent se réduire à un flux automatisé sans abandonner l’intérêt de ce qui les fondent : un rapport conséquent à la mémoire, à l'analyse, à la transmission de toute histoire, à l'espace sensible des œuvres, aux sources réellement disponibles et au temps long que ce cheminement demande. 
C’est aussi rappeler l'évidence que la recherche engage de se lier à des œuvres, à des objets, aux vivants et aux non-vivants qui en ont façonné la matière et les contours, aux territoires où elles ont émergé, à des corps en mouvement, à des moments politiques, à des mémoires partagées au-delà d'une seule vie humaine car « l'art est le dernier lien qui unisse encore l'Homme à son passé » comme l'écrivait il y a près de quarante ans le philosophe Giorgio Agamben.

La question n’est pas de savoir ce que l’IA peut produire, mais comment prendre part au présent dans des formes qui demeurent consistantes, ajustées et loyales.

Et ce à quoi une pensée digne de ce nom ne doit pas participer.


Augustin DAVID, février 2026




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