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Ressuscite la rose! les barricades de Marie Laure de Noailles..Ressuscite la rose! barricades of Marie Laure de Noailles

Focus

Marie Laure de Noailles est une comète, elle traverse le vingtième siècle flamboyante et incandescente. Unissant des mondes opposés, elle évoque aujourd'hui cet univers éteint dont elle fut la muse et l'incendiaire. Retour sur l'artiste au travers d'un dessin singulier.

Oisive créatrice, la vie de la Vicomtesse est un roman où se croisent sans crier gare les fières figures du véritable panthéon formé par ceux qu’elle côtoya tels Luis Buñuel, Jean Cocteau, Jean-Michel Frank, Theo van Doesburg, Jean Prouvé, Robert Mallet-Stevens, Picasso, Paul Klee, Georges Braque, ou encore Piet Mondrian, Constantin Brancusi, Georges Bataille, Man Ray et Charlotte Perriand ou ceux dont les œuvres nimbèrent son existence de Mantegna à Balanchine en passant par Rubens, Rembrandt, Watteau ou Delacroix, Gide, Breton, Eluard, Artaud, Nijinski et Huxley.


Marie Laure de Noailles fut bien davantage qu’une simple mécène car en sachant communier avec ceux qui l’approchaient, elle essaya toujours de secouer son Monde, comme l’heureuse trouble-fête d’un cadre dont elle sentait peut-être la fin proche dans l’émergence d’autre chose.
Le dessin que nous présentons apparaît comme un témoignage étonnant, presque une fulgurance par laquelle une dame âgée questionne son temps en révélant une part essentielle et discrète de son histoire.
Fière de ses accointances anarchistes tissées dans sa jeunesse autour de ses liens avec Buñuel et René Crevel (cf. photo Infra), Marie Laure exulte lors de mai 68 où elle presse son chauffeur de l’emmener aux barricades. C’est peut-être ce souffle nouveau humé fugacement, qu’un mois plus tard, en juin, elle interroge dans cette incantation -ressuscite la rose!- à ranimer la fleur révolutionnaire.


Le destinataire de l'envoi n'est pas plus anodin. Max Clarac-Sérou est alors une figure importante du microcosme artistique parisien. Critique et essayiste, il est au sommaire du fameux Premier bilan de l'art actuel initié par Robert Lebel en 1953 où il côtoie le jeune Guy Debord et le cénacle du surréalisme encore militant.
Il anime ensuite la prestigieuse Galerie du Dragon qui, dès 1955, présente la fine fleur d'un art contemporain métaphysique et spirituel doublé d'une certaine conscience politique: Balthus, Bellmer, César, Cremonini, Dali, Giacometti, Hélion, Hiquily, Ipousteguy, Magritte, Matta, Rosofsky, Saby, Petlin, Aillaud ou encore Veliçkoviç.

Pour en savoir davantage sur Marie Laure de Noailles, nous avons choisi de partager ici l'article éclairant Les Noailles hors nobles de la journaliste indépendante Anne-Marie Fèvre publié à l'origine dans Libération en 2010.

"Les Noailles hors nobles: Les aventures d’un couple fantasque qui finança le meilleur de l’avant-garde. Un mécénat délirant.

Marie Laure de Noailles est-elle la descendante du marquis de Sade, la petite-fille de la duchesse de  Guermantes, une adolescente éprise de Jean Cocteau ? Son mari, Charles, est-il le petit-neveu de la poétesse Anna de Noailles, le fils du prince de Poix, a-t-il failli être excommunié par le Vatican ? Bizarre autant qu’étrange. Mais vrai. Car les arbres généalogiques respectifs de ce couple de mécènes aristos et radicaux de l’avant-guerre empruntent des embranchements si broussailleux et si romanesques, que l’on se perd entre réalité et fiction quand il s’agit de retracer leur épopée.
A l’état civil, c’est pourtant à peu près clair : le siècle n’a que deux ans quand Marie Laure naît Bischoffsheim à Paris, d’une richissime famille juive allemande de banquiers. A 7  ans, elle n’a plus ni père ni grand-père et cette miss «francs-or» hérite alors d’une vertigineuse fortune et d’une toute aussi fabuleuse collection de peintures. Enfant souffreteuse, elle grandit avec sa mère Marie-Thérèse de Chevigné, à Grasse, en Provence. Dans la Chambre des écureuils (1), un Bonjour tristesse de Françoise Sagan avant l’heure, elle romance en rebelle cette adolescence confite dans un univers néoclassique italien. On lui donnait un fortifiant cacaoté, mais «on n’écoutait pas à table ce que les petites filles avaient à raconter» (2). La jeune fille se laisse particulièrement entraîner par sa grand-mère maternelle, Laure de Sade, comtesse Adhéaume de  Chevigné, qui lui présente Cocteau.
Cette «première femme du monde qui ait dit merde», selon Paul Morand, a été l’une des muses inspiratrices de Proust pour son Oriane de  Guermantes. Marie  Laure écrit : « J’ai vu "Marcel" à mon premier bal chez les Etienne de Beaumont. Il était minuit. Il venait peut-être de se lever. Poudré, pâle, bouffi à la façon de Wilde après la prison… Il ne savait pas que ma grand-mère Chevigné m’avait employée à mettre ses lettres au panier :"Ce sont des dindonnades de ce raseur de Marcel"». Des «madeleines» sulfureuses ou exquises de ce type constellent la vie de celle qui n’a cessé de regretter : «Je serai toujours cette stupidité que l’on appelle une femme du monde.» Marie  Laure, sans trait d’union, Marie  l’Or, que l’on a dit «bizarre» ou «étrange».


Eprise en vain de Cocteau, le cher ami, elle épouse le vicomte Charles de  Noailles  (1892-1981), en 1923. Ils se sont probablement rencontrés chez le comte de Beaumont, héritier d’une famille d’amis des arts depuis le dix-huitième siècle, qui occupait sa riche oisiveté en fêtes costumées fantasques et soirées jazzy pionnières. Beaumont le mécène inspirera les Noailles dans leur appétence pour l’art contemporain. Mais eux-mêmes sont issus de familles de collectionneurs avisés.


Pendant toute leur vie, en dépit de leur séparation, de leurs aventures parallèles, ils s’écrivent tous les jours et vont former un couple paradoxalement très lié, elle sans cesse discordante, lui plus discret, mais toujours prêts ensemble aux expérimentations les plus extravagantes. Avec une gourmandise flegmatique, Charles racontait : «Nous aimions nous amuser avec des gens intelligents et de valeur.»  (En 1980, sur France  Culture).
Dans les années 20, leur vie, avec leurs deux filles Laure et Nathalie, s’organise entre Paris et Hyères. Adresse principale : 11, place des Etats-Unis, dans le XVIe arrondissement, un palais néo-Trianon légué par Ferdinand de Bischoffsheim et devenu musée  Baccarat. Des tableaux de Mantegna, Rubens, Rembrandt, Watteau, Delacroix assurent la déco. L’abbé Mugnier (3), confesseur de duchesses, dîne le 16 juin 1926 chez «les  Charles». «Ils inauguraient l’hôtel nouvellement arrangé… Une salle de bal toute lumineuse, un fumoir aux murs tendus de parchemin, avec des sièges en cuir. C’est l’œuvre de Frank [Jean-Michel, décorateur]. Tout cela est très blanc, nu, étrange, fait pour d’autres habits que ma soutane.»
La résidence secondaire, villégiature de rêve, allait devenir l’aire principale de leurs jeux : la mère de Charles offre au couple un terrain en Provence, sur le site de l’ancienne abbaye Saint-Bernard, dominant le village d’Hyères et la mer. Entre cactus et palmiers, ils commandent en 1923 un bâtiment assez simple : «Une petite maison dans le Midi intéressante à habiter l’été pour y profiter du soleil, avec un maximum de rendement et de commodité.» C’est l’architecte moderniste Robert Mallet-Stevens qui est choisi, bien qu’il n’ait pas encore beaucoup bâti. Sa villa, un cube de béton, dépouillé, mécanique, hygiéniste, est incomprise dans le milieu des Noailles, plus accoutumé aux fantaisies rococo. Le vicomte assure en homme d’affaires le suivi des travaux, mais, dira-t-il, «Marie Laure en est l’âme».


Dans ce laboratoire du clos Saint-Bernard, ils font travailler sans contrainte tous les jeunes architectes et décorateurs de l’époque : Gabriel Guévrékian dessine le premier jardin cubiste. Les aménagements et le mobilier sont confiés à Jean-Michel Frank, Djo Bourgeois, Louis Barillet, Francis Jourdain, Pierre Chareau, Theo van Doesburg, Jean Prouvé, Marcel Breuer, Jacques Lipchitz, Charlotte Perriand… Autant dire la crème de la déco «moderne».



C’est dans ces résidences - «la centrale» parisienne et le «kolkhoze du snobisme» méridional -, entre une expo universelle à Barcelone ou un festival à Salzbourg, que le couple perfectionne son don de double vue : ils achètent Picasso, Klee, Braque, Mondrian, Brancusi, des manuscrits de Georges Bataille, financent sept films dont le Sang d’un poète de Cocteau et les Mystères du château du Dé de Man  Ray, tourné à Hyères.
Ils ne sont pas simplement dandy-aristos éclairés, mais s’inventent producteurs modernes, créent des montages financiers protéiformes. Dans leurs bals foldingues ou leurs salons-théâtres, ils repèrent, soutiennent et réunissent un nombre insensé de «noms» naissants : Cocteau, Dali, Bataille, Gide, Breton, Eluard, Artaud, Poulenc, Nijinski, Lifar, Balanchine, Huxley… Pour les villageois hyérois, c’est la maison «des fadas». Un de leurs hôtes, Gide, raconte (4) : «On joue à peu près nus, puis, en moiteur, on court plonger dans l’eau tiède de la piscine. Oui, vraiment je ne me souviens pas avoir pris, même dans ma jeunesse, plaisir plus ardent, plus pur et plus complet.»
C’est avec le financement et la défense de l’Age d’or, de Luis Buñuel, qu’ils atteignent leur apogée, tout en ouvrant la porte d’un futur purgatoire. Premières projections très privées, chez eux, à Paris ou au Panthéon. Étrons antipatriotiques, charge anticléricale, Christ en tunique blanche sortant d’un château de toutes les dépravations, carcasse de bœuf sur un piano à queue… A la sortie, les invités défilent, muets, raconte Buñuel. Mais André Breton décrète : «C’est le premier film surréaliste.»


En novembre  1930, le film sort au Studio  28. C’est pire. Un groupe d’extrême droite saccage la salle. C’est une cabale très organisée, où l’on dénonce cette «œuvre bolchevique», où l’on crie «mort aux juifs». Les Noailles vont subir un ostracisme politique et mondain. Charles démissionne du Jockey  Club et est menacé d’excommunication par le Vatican. Le couple va se replier deux ans, compter les amis et artistes qui le soutiennent, d’Aragon à Tristan Tzara et René Crevel, le communiste. Mais le film reste censuré et cet épisode sonne le glas d’une délirante insouciance.

En Allemagne, le nazisme s’étend. Les Noailles accueillent Kurt Weill dans son exil en France et aideront d’autres artistes juifs à fuir aux Etats-Unis. La vicomtesse, évidemment sympathisante du Front populaire en  1936, s’engage pour les républicains espagnols. L’abbé Mugnier ironise : «Marie Laure s’est fait faire une faucille et un marteau en diamants.» La guerre arrive, Charles se retranche à Hyères. La villa est occupée par les Italiens. Marie  Laure, juive, que l’on renomme alors Bischoffsheim, sera inquiétée par la Gestapo. Mais le danseur et chorégraphe Serge Lifar, grâce à ses sympathies pour les Allemands, organise un réseau de protection autour d’elle.
Dans les années  50, le type de mécénat qu’ils incarnaient va se transformer et leur cher surréalisme battre de l’aile. Une politique culturelle d’Etat se dessine et les galeries se multiplient. Charles, qui ne s’est jamais remis du scandale de l’Age d’or, retourne à sa passion pour le XVIIIe siècle. Il s’adonne à la botanique. Mais il suit de près l’actualité artistique et les actions de Marie Laure qui, elle, ne désarme pas. «J’ai été longtemps tout  sourire, timide, mais quand j’ai ouvert la bouche, je n’ai plus cessé après.» Elle se partage alors entre la Suisse, où elle vit un temps avec le musicien Igor Markevitch, Paris, et Hyères qu’elle transforme en antre surdécorée voire kitch, et où elle se consacre à sa peinture, ses collages, ses livres. Elle préside le club des boulistes de Hyères et soutient avec ardeur l’acteur angélique Pierre Clémenti. Autre fantaisie : elle offre sa Zil, une limousine soviétique, à César pour qu’il la compresse.
En  1950, on lui demande d’évaluer l’importance de Cocteau dans sa vie. «Je déteste les gens qui se laissent influencer. J’ai rencontré Cocteau à l’heure où je devais le rencontrer. Avec des si, on mettrait Paris en bouteille, avec des si, on mettrait Cocteau en bouteille.» (Lors de l’émission de radio les Soirées de Paris) «Elle était libre, elle vomissait l’affectation, son intelligence en donnait aux autres», écrit François Baudot (5), qui la rencontre en 1968, elle ressemble alors à «une tortue de conte de fées». «Elle aura figuré tout à la fois la dernière représentante de son milieu et la première à le dynamiter. Il y a comme cela, des figures dont le modèle n’est tiré qu’à un seul exemplaire.»
Après avoir slalomé parmi les barricades de Mai 68, elle meurt brusquement, en 1970. Charles, devenu comte, disparaît en 1981. La même année, François Mitterrand lève définitivement l’interdiction de l’Age d’or.



(1) «La Chambre des Ecureuils», Marie Laure, 1955, Plon. (2) «Journal d’un peintre», Marie Laure, 1966, Julliard. (3) «Le Journal de l’abbé Mugnier  (1879-1939)», Mercure de France. (4) André Gide, «Journal». (5) François Baudot, «l’Art d’être pauvre», 2009, Grasset."

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